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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 17:20

Un même événement  peut être vécu , intercepté, ressenti d'une manière différente selon le contexte dans lequel il se déroule. Par ailleurs, chaque acteur d'une situation donnée est porteur d'une sensibilité, d'un pouvoir émotionnel, d'un sens critique ou d'une faculté d'emerveillement qui lui permettra d'être le porteur d'une vision très personnelle.

 

Chaque fois qu'il m'a été donné de conduire un cours, un séminaire, ou de m'exprimer publiquement sur un sujet qui pouvait prêter à polémique, ou engendrer des malentendus verbaux, en guise de prolégomènes il me faisait toujours joie de rappeler cette histoire de la tradition, héritée de la tranchée templière ou compagnonnique.

 

Qu'il me soit permis de la rappeler sommairement.

L'histoire se déroule sur un chantier, au XIVème siècle, où l'on édifie une cathédrale. Un homme, qui n'appartient pas à ces bâtisseurs de corporations différentes, croise un ouvrier qui porte une pierre sur son  épaule. Il lui demande tout simplement "que fais-tu ?" L'ouvrier lui répond "je porte une pierre !" L'étranger au chantier s'éloigne et demande à un autre ouvrier, qui lui aussi porte une pierre sur son épaule, et lui pose la question "que fais-tu ?" Ce compagnon lui répond "je gagne mon pain et mon vin !" Puis, ce même homme croise un troisième ouvrier et lui pose la même question "que fais-tu ?" Ce bâtisseur lui donne une réponse différente : "moi, je construis une cathédrale !"

 

Voilà qui montre bien que l'on peut "faire" la même chose avec des objectifs différents !

 

Pour en revenir d'une façon plus précise sur cette aventure hors norme qui, sous la houlette des éditions du Net, et dans le cadre de l'Académie Balzac, réunissait vingt écrivains, préalablement sélectionnés, au château de Brillac, en Charente, je vais tenter de vous livrer mes premières impressions.

 

Le lieu se situe à quelques encablures de Jarnac. L'objectif était, pour les écrivains présents, d'écrire en 20 jours un livre collectif, étant entendu qu'après le dixième jour il n'en resterait plus que dix. Curieusement, il se passa sensiblement la même chose qu'avec les bâtisseurs de cette cathédrale qui s'édifiait au XIVème sièce !

 

Dans le château de Brillac, il était possible de dialoguer avec les écureuils, de tutoyer les grands arbres qui balayaient le ciel, de se mirer dans la piscine, d'admirer ce bel ensemble lactescent Napoléon III, qui, lui aussi, ne demandait qu'à se décalquer sur le miroir bleuté au pied duquel les écrivains qui le souhaitaient pouvaient venir se faire mordre ou lécher par un soleil d'octobre qui ne capitulait pas.

 

Un peu comme dans un monastère laïc, les heures des repas, ponctuées par quelques tintements de cloche, réunissaient, dans la vaste salle du  rez-de-chaussée, de part et d'autre d'une table qui s'étirait d'un bout à l'autre de la pièce, tous ces écrivains embarqués pour une même croisière.

 

Sur la gauche de cette vaste salle, en y accédant par la porte principale, partageait le pain, le sel et le vin, autour d'une tablée bien plus restreinte, une dizaine de personnes. Elles appartenaient, pour la plupart d'entre elles, à l'équipe de production chargée de filmer, dans les moments les plus inattendus de leur vie quotidienne, les écrivains. Ces vigilants chasseurs d'images n'épargnèrent pas de leurs caméras, parfois trop peu bavardes et volontairement sélectives pour traduire d'une façon objective dans quel contexte s'inscrivait une situation, qu'une seule prise de vue rendait parfois voilée comme une roue de bicyclette pour une personne étrangère à l'événement, le directeur littéraire que je fus, métamorphosé pour la circonstance en capitaine pour tenter de conduire au mieux, et à bon port, cet équipage composé de gens de sacs et de cordes, tous merveilleux dans leur différence !

 

Quant aux châtelains, Sylvie et Jef (Jean-François), des personnages de roman, ils furent vécus par les écrivains d'une façon très partagée. Jef, un colosse aux yeux clairs, se fit d'une discrétion assez rare. On l'apercevait au loin, afféré à des travaux de tonte du gazon ou d'aménagement d'une pièce d'eau située à l'extrémité du parc. Mais il était là, présent pour intervenir le cas échéant. Doté d'une belle expérience de vie, cette force tranquille, qui avait occupé des postes à hautes responsabilités, ne méconnaissait pas les turpitudes de l'âme humaine. Pour avoir eu l'occasion et la chance d'échanger avec lui quelques propos, je puis porter témoignage qu'il s'agit d'un personnage que l'on ne peut pas prétendre connaître au premier coup d'oeil. L'homme avance masqué dans la vie. Il n'appartient pas à la famille des individus "boule de billard", qui luisent d'une éclatante manière, mais qui n'ont plus rien à offrir après en avoir fait le tour ! Méprise et chevaux de bois ! J'ean-François Maupas n'est pas le plantigrade au front bas qu'il donne à voir de sa personne ! Dynamique, entreprenant, féru d'Histoire, sportif au physique comme au moral, d'une droiture parfois trop géométrique pour les petites âmes par trop fragiles ou en perdition, Jean-François peut susciter les préjugés, les a priori, le culte de la théorie implicite de la personnalité. Il est à prendre ou à laisser ! Mais à l'intérieur de ce coeur brut et abrupt se love une cargaison de lumière qu'il ne demande qu'à partager.

 

Sylvie, la châtelaine,plus sociale et plus sociable que Jean-François, a été plus présente que son mari au cours de ces 20 jours d'enfermement pour les écrivains de l'Académie Balzac. Elle s'est située d'emblée du côté de l'amirauté plutôt que de celui de l'équipage. Elle partageait ses repas avec les amis de la production, mais nous la savions présente pour tous les problèmes relatifs à l'intendance. Elle symbolisait l'autorité interne, sans que rien n'y paraisse, de cette prodigieuse aventure. D'une beauté racée et d'une appréciable culture, Sylvie, grande lectrice, est aussi porteuse d'une prestigieuse  et hautement polychrome expérience de vie. Cette femme, aux apparences fuyantes, mais toujours arc-boutée sur le bastingage de la réalité, mérite d'être connue car, tout comme Jef, mais dans un registre différent, elle donne à voir de sa personne qu'un aspect fugitif, précipité, difficilement décryptable. D'une tendresse sidérurgique et d'une fermeté courtoise, Sylvie n'a pas toujours donné de sa personne la face la plus cachée de la géode qui sommeille en elle, telle une inaccessible pépite. Pour avoir eu la chance et l'opportunité d'échanger avec elle des propos qui débordaient très largement  du cadre de l'Académie Balzac, je demeure émerveillé par la sensibilité tamisée, la gentillesse dépouillée et la simplicité, souvent guindée par timidité ou par défense,  de cette châtelaine au coeur et à l'âme souvent mal compris par les guêpes et les frelons de la vie quotidienne.

 

Pour ma part, et avant d'aller plus loin dans mes impressions sur cette escale au château de Brillac, je ne voudrais  pas clore ce premier volet sans avoir une pensée chaleureuse pour toutes les personnes qui étaient affectées au service, dans la salle comme aux offices, et qui par leur exemplaire dévouement, ont veillé sur le bien-être et la pleine satisfaction de tout l'effectif présent pour partager cette aventure. 



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Published by Michel Dansel
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commentaires

Fredleborgne 11/11/2014 18:50


Quel plaisir de retrouver un Michel toujours aussi loquace et soigné.

Magali Aïta 11/11/2014 11:38


Quel plaisir de te retrouver Michel au détour de ces lignes ! Belle initiative que de nous donner ta version de l'Académie Balzac, à pas lents et déterminés, tu bouscules notre effroyable
platitude. Amitiés